Le son d’une harpe et d’un bol chantant tibétain emplissait tout l’espace de la cuisine et du cœur de Christâme.
En
parfaite connexion avec les énergies de la Terre et du Ciel, la jeune femme
accomplissait une danse sacrée qu’elle répétait chaque jour. Elle lui avait été
inspirée par cette divine musique et les mouvements aussi simples que précis
qu’elle exécutait en pétrissant son pain.
Elle
l’avait tout naturellement baptisée « La danse du pain ». C’était une
création parmi toutes celles qui lui permettaient d’exprimer au quotidien toute
sa Gratitude à la Terre-Mère et au Ciel-Père pour l’abondance de leurs
bienfaits dans sa vie et dans celle de toute l’humanité.
Pas un
jour ne passait sans que les enfants qui jouaient sur l’herbe ou les promeneurs
du matin ne puissent voir Christâme danser son pain de l’autre côté de la
fenêtre de sa cuisine !
A peine
enfourné, on pouvait déjà en respirer la mélodieuse senteur, des sourires
gourmands plein le cœur.
Lorsqu’elle
sortait ce christique repas du four, elle virevoltait encore, sans le moindre
faux pas !
Puis,
sur la table familiale, elle déposait son joyau croustillant de saveurs et
finement décoré pour le bonheur de ceux qui partageaient sa vie et de leurs
invités. Tous le dégustaient encore chaud et tout croquant. Ce simple met
transformait le repas en une célébration de la Vie et de l’Unité dans le don et
le partage.
Tous
ces moments de chaleur contribuaient à raviver toujours plus intensément la
flamme de son foyer.
Chaque
jour était une nouvelle succession d’instants magiques qui élevaient la jeune
femme hors du temps mais la gardait toujours présente à sa tâche.
La
régularité et la gaieté de ce travail quotidien révélait la richesse d’une vie
sans arrière-pensée et la beauté dans la simplicité du geste. Quant à l’Esprit
de Service et d’Amour qui transparaissaient dans chacune des actions de
Christâme, ils changeaient son logis en oasis de lumière qui de ses
cristallines vibrations, nourrissait ainsi les âmes de ceux qui y séjournaient.
Dans un
nouvel élan créatif, la jeune femme eut une inspiration alors qu’un air de
gospel vibrait au-delà de ses lèvres. Elle rinçait une assiette sous un filet
d’eau illuminé par les rayons solaires,
quand une merveilleuse vision s’imprima sur son écran mental. Probablement
devait il s’agir d’un ange qui lui apparut dans un paysage surnaturel composé
de lumières blanche, violette, bleue et d’autres couleurs que ses yeux
physiques n’avaient encore jamais perçu dans son monde de matière. Transportée
par un sentiment d’Amour universel sans limite, elle se perdit un instant dans
cette merveilleuse fresque vivante. Elle l’imprima dans sa mémoire et s’imagina
le pinceau à la main, immortalisant la scène sur une nouvelle toile pour en
transmettre le message au monde.
Puis
elle revint pleinement au nettoyage de sa vaisselle en chanson !
Aujourd’hui
pour Christâme tout allait de soi. Tout était devenu art, créativité et
harmonie.
Tout
était devenu si lumineux dans sa vie depuis ce jour béni où la vitesse avait
cessé d’être essentielle ! Depuis qu’elle avait choisi la Voie de la
qualité d’être et des actions conscientes.
Tout
était devenu à la fois si calme et sans ennui.
Tout
était devenu si doux qu’on s’y serait endormi pour l’éternité, d’un sommeil
serein, d’un sommeil éveillé, d’un sommeil de vie…
Tout
était devenu si rassurant…
Si…
Soudain,
Christâme se sentit entraînée malgré elle dans un mouvement intérieur qui,
comme à chaque fois que cela s’était présenté, la prit au dépourvu, à l’endroit
et au moment où elle s’y attendait le moins…
Ses
lèvres se figèrent.
Sa
gorge s’engourdit.
Les
assiettes perdirent leur éclat et l’une d’elle se brisa même, dans un bruit sourd.
La
clarté qui s’écoulait des cieux s’éteignit sans compromis possible.
Elle
perdit alors son assurance et son sentiment de pleine sécurité. Elle sentit le
doute l’envahir. A sa grande surprise,
une émotion qu’elle croyait abolie monta en elle : la colère… Elle
voulut hurler sa révolte, mais aucun son ne pouvait passer la barrière de sa
bouche. Elle dût se contenter d’une pensée agitée dans un pesant silence…
Ô
combien ce qui lui arrivait était injuste ! Pourquoi devait-elle sombrer
alors qu’elle avait fait tant de progrès ? Pourquoi juste au moment où
elle se tenait profondément ancrée dans son être de lumière ? Pourquoi
maintenant ? Pourquoi elle ? Pourquoi ENCORE elle ?
Elle se
voyait subitement comme une victime du Divin. Mais pourquoi Dieu tenait-il tant
à réveiller en elle le vieux démon qu’elle avait enfin réussi à faire taire au
prix de si longs efforts parfois si douloureux ?
Tous
ses sens lui devinrent hostiles et elle se sentit chuter à grande vitesse. Elle
regarda vers le bas, aussi loin que possible, espérant qu’elle allait pouvoir
se rassurer en voyant où s’arrêtait le vide dans lequel elle s’enfonçait. Mais
elle ne vit rien d’autre que le noir. Elle était attirée dans un puits sans
fond…
Elle
perçut une horrible créature devant elle qui lui présentait son effrayant
faciès et la regardait droit dans les yeux.
La mère
de famille pleine d’assurance qu’elle était encore quelques instants
auparavant se sentit alors devenir une
jeune disciple. Elle allait détourner le regard comme elle l’avait déjà si
souvent fait lors de ses précédents séjours forcés, lorsqu’elle entendit la
voix de son Maître résonner au fond de son être :
– « Rappelle-toi ton dernier
voyage au fond du puits de tes ténèbres… » Lui disait-il.
« Et écoute-moi jusqu’au bout
cette fois-ci ! ».
« Regarde en face le visage qui
t’effraie ! Tu l’as déjà fait la dernière fois ! Tu connais ce
visage ! Tu n’as rien à craindre de lui !».
Christâme
se répéta intérieurement :
« Ne pas avoir peur, ne pas avoir
peur, ne pas avoir peur… écouter le Maître, écouter le Maître, écouter le
Maître… ».
Ces
mots, répétés avec tout le respect et la gratitude que lui inspirait son Maître
lui rendirent son courage.
Elle
fit alors face à la situation et regarda droit devant elle. Elle vit son propre
visage qui la regardait. Il était aussi effrayé qu’elle.
Elle
ouvrit de grands yeux au fond desquels la lumière se devinait. Le visage prit
la même expression.
Apaisée
par ce regard lumineux, la jeune femme ressentit pour ce reflet d’elle-même,
une intense bienveillance et lui sourit. Le visage s’adoucit et lui sourit
aussi.
Il
disparut dans une pluie lumineuse, qui à présent était dans les yeux de
Christâme.
– « Ouf ! » Se dit-elle,
« C’est terminé ! Je crois
que j’ai dû réussir ! ».
Elle
rit de soulagement, se voyant déjà revenue dans le lieu rassurant et l’ambiance
chaleureuse qu’elle avait quittés avant sa chute. Elle attendit, attendit…
mais rien de ce qu’elle imaginait ne se passa…
Subitement,
sa chute reprit et en un instant elle fût précipitée au fond du puits, dans une
eau stagnante et malodorante. Prise de panique, elle se tourna vers celui qui
jamais ne l’avait abandonnée.
–
« Maître ! » appela-t-elle…
« Maître, où es-tu ?
Parle-moi… S’IL TE PLAIT ! »
Seul un
silence glacial et humide lui répondit à sa façon… mais elle n’entendait rien
à ce genre de message muet.
– « Maître ! Ne me laisse
pas là toute seule ! Je t’en supplie ! REVIENS !!! »
« Dis-moi comment faire pour que
tout ça s’arrête. S’il te plaît, dis-moi comment sortir d’ici ! Parles-moi
et je t’écouterai… jusqu’au bout cette fois ! C’est promis ! »
Mais le
silence se fit de plus en plus pesant tandis que la jeune disciple ne
comprenait pas pourquoi elle avait perdu le contact avec son Maître…
Ses
paroles lui revinrent alors en mémoire :
« Rappelle-toi
ton dernier voyage au fond du puits de tes ténèbres… » avait-il dit
quelques instants plus tôt.
Elle se
souvint alors de sa dernière exploration-surprise et de toutes celles qui
l’avaient précédée. Elle se rappela avoir déjà vu d’assez près le fond du
puits, et en avoir eu l’estomac serré d’appréhension. Puis, juste après cette
vision, une voix lui avait chuchoté à l’oreille : « Le temps n’est
pas encore venu, tu n’es pas prête pour le grand saut. Tu le seras lorsqu’IL te
fera signe… » Elle avait immédiatement cherché à en savoir plus, excitée
par le défis que représentait pour elle une telle épreuve. Mais elle était
restée sans réponse évidente et n’avait pas insisté, oubliant cette révélation
pour continuer son chemin vers son être authentique sans plus se poser de
questions. Elle était certaine que c’était la juste attitude à adopter que de
laisser venir le moment sans laisser son mental s’égarer en de vains
questionnements.
La
jeune disciple n’avait rien vu venir. Elle s’était sentie vibrer si haut ces
derniers temps que sa première réaction était de ne pas comprendre ce qu’elle
faisait si bas… et de ne plus trouver du tout l’épreuve séduisante alors
qu’elle avait de l’eau glacée jusqu’aux épaules et qu’elle se rendait compte
que sous ses pieds il n’y avait pas de fond… Christâme ne se rappelait pas
qu’elle avait su nager un jour et fût persuadée qu’elle allait se noyer ici et
maintenant. Elle se débattit en tous sens dans un dernier réflexe de survie
tendant une main que personne ne saisit. Elle fût secouée de sanglots. Elle se
sentait perdue et seule.
Épuisée,
elle comprit qu’il ne servait à rien de se débattre. Elle lâcha prise de sa
peur et ferma les yeux. Elle fît naître en elle une merveilleuse plage de sable
doré où venaient s’échouer les vagues d’une mer chaude, d’un bleu profond. Elle
se vit marcher pieds nus dans ce merveilleux paysage toute de lumière vêtue, un
sourire radieux sur les lèvres. Elle avait oublié le froid, le bien, le mal, le
beau, le laid, l’ombre, la lumière… pour se contenter d’être là, dans la
beauté de la réalité de ce rêve, car rien d’autre n’existait dans l’instant.
Bientôt,
elle ne sentit plus qu’une douce chaleur sur sa peau et une pensée aux ailes
d’un blanc éclatant qui s’envolait de son cœur se changea en paroles qu’elle
adressa à son maître :
– « Maître, je te remercie de
m’avoir si souvent accompagnée dans les profondeurs les plus sombres de mon âme. »
« Je te remercie d’avoir été un
si beau reflet de l’esprit Divin dans ma vie et de m’avoir inspirée ces si
merveilleuses images, comme tu l’as toujours fait pour toutes mes
créations. »
« Je sais que même dans le
silence tu es là et que tu m’entends. »
« Où que débouche mon chemin
aujourd’hui, je l’accepte avec Amour. »
Alors
une voix de femme qui lui était très familière résonna en elle-même :
– « Je suis
heureuse que tu sois consciente de ma présence à tes côtés. Mais en réalité je
suis en toi et tout autour de toi. »
« Il en a été
ainsi depuis des millions d’années que je te guide et t’accompagne. »
« Je suis
l’étincelle de La Source Divine qui a créé ton âme. »
« Je suis ton
Maître intérieur qui aujourd’hui saisit avec Amour la main que la jeune disciple
lui a tendue. »
A ces
mots, Christâme ouvrit les yeux comme si elle se réveillait en sursaut. Elle
vit que l’eau sombre et glacée avait disparu avec le puits.
Elle
était dans sa cuisine, les mains sous l’eau, tenant une assiette dans un rayon
de soleil.
Alors
elle prononça ces vœux :
– « Je
n’attendrai plus que mes ténèbres m’appellent pour les rencontrer. Je les
inviterai et les accueillerai dans ma lumière qui s’accroît, et je partagerai
avec elles cette lumière dans l’Amour pour l’Unité. »
Elle
réalisa alors qu’elle venait de parler avec la voix de son Maître intérieur.